J’ai grandi dans une famille qui possédait une petite entreprise et j’ai ainsi vécu la réalité et le quotidien des entrepreneurs de l’intérieur. Où trouverons-nous les liquidités pour payer nos employés? Comment faire pour que Madame X paie son dû? Les crises économiques, de même que les hauts et les bas saisonniers, nous les reconnaissions dans notre assiette : homard en temps de croissance, macaroni en temps plus difficiles. J’exagère à peine.
Cela explique sans doute pourquoi j’ai opté pour l’étude des sciences économiques. Peut-être, enfin, allais-je trouver la recette pour comprendre ces turbulences… et nous assurer un plus grand nombre de périodes de croissance et le homard! J’ai trouvé des équations mathématiques, des lois et des théories et j’en suis aussi venue à me poser plusieurs questions par rapport à notre petite entreprise. Dans quelle formule de croissance économique se trouvait-elle? Aucune! La petite entreprise était considérée comme une grande entreprise en devenir, qui fonctionnait sous le principe de la rationalité économique et visait la maximisation des profits.
Maximiser les profits? SĂ»rement pas au dĂ©triment de la famille. Changer de fournisseur pour payer moins cher? Et la loyautĂ©, l’amitiĂ© dĂ©veloppĂ©e ?! Mettre Ă pied des employĂ©s pendant une pĂ©riode difficile ou partager des revenus plus modestes? Le choix est facile. Dans mon quotidien de fille d’entrepreneurs, j’ai Ă©tĂ© tĂ©moin d’humanitĂ© plus que de rationalitĂ© Ă©conomique. J’ai vu de l’émotion, de la passion et de la compassion aussi. Des gens qui prenaient soin les uns des autres. Et pendant 35 ans, notre entreprise est demeurĂ©e petite.Â
Si l’on dĂ©nombre plus de 200 000 entreprises au QuĂ©bec, elles ont pour la plupart moins de 5 employĂ©s et peuvent ĂŞtre qualifiĂ©es d’entreprises familiales. On peut donc croire qu’il doit y avoir bien plus que de la rationalitĂ© au sein de ces entreprises! On distingue un entrepreneur par une sĂ©rie de qualificatifs : crĂ©ativitĂ©, passion, besoin d’autonomie, goĂ»t du risque, confiance en soi, optimisme et travail, travail, travail. L’entrepreneur, un ĂŞtre rationnel? Si tout le système Ă©conomique et financier repose sur cette hypothèse de rationalitĂ©, je comprends cette pĂ©riode de turbulences et je vous annonce qu’il y en aura d’autres.Â
Il n’est donc pas surprenant de constater qu’à chaque fois qu’on demande aux entrepreneurs quels sont leurs principaux problèmes, la difficulté à trouver du financement vient souvent au premier rang. De plus, ils sont outrés par la lourdeur du cadre imposé afin de garantir les prêts et de démontrer la rentabilité du projet.
Quand j’analyse les « déboires » du système financier mondial à l’heure actuelle, j’ai en tête encore plus de questions. Qui sont les vrais irrationnels? Ces « golden boys caviars » jouant au yoyo avec notre argent ou ces entrepreneurs devant signer des chèques de paye à chaque semaine à des familles qu’ils voisinent? Ces financiers qui achètent et vendent des actions de nos entreprises ou ces entrepreneurs qui savent exactement que les profits proviennent du travail acharné, du risque assumé et planifié, des absences de la maison et d’employés de qualité dont ils sont fiers.
Que va-t-on apprendre de cette période de turbulence? Comment nous sortirons-nous de cette crise? Assurément, en resserrant les conditions d’opération dans le secteur de la haute finance – ils sont trop émotifs ces financiers – et en supportant nos 200 000 entreprises. L’hiver sera dur, mais au mois de mai, le homard sera encore meilleur.
Mon constat après ces années de recherche : La finance et l’économique exigent de la rationalité chez nos entrepreneurs et de l’humanité chez nos financiers! La crise actuelle démontre bien que tout le monde peut devenir émotif à un moment ou à un autre et que ça fait partie des variables à considérer. Qu’une entreprise aurait peut-être avantage à rester un peu plus petite, mais solide sur ses pattes que de chausser une pointure bien trop grande pour elle. Que l’équilibre est peut-être bien à mi-chemin entre la finance et l’entrepreneuriat, entre la rationalité et l’humanité, entre l’économique et le social.