Mes deux derniers billets, portant sur le rapport Culture entrepreneuriale au Québec : nos entrepreneurs prennent-ils racine?, ont révélé une problématique particulièrement importante freinant l’entrepreneuriat québécois : une culture moins entrepreneuriale que dans le reste du Canada, et ce, à plusieurs égards. Outre cette problématique, d’autres obstacles ont été dénoncés par les entrepreneurs actuels (propriétaires d’entreprise) et en devenir (individus actuellement en démarche pour créer/reprendre une entreprise) du Québec. Ces difficultés rencontrées au gré du processus entrepreneurial font l’objet de ce troisième billet.
Les mêmes freins sont majoritairement cités par les personnes actuellement en démarche pour créer/reprendre une entreprise et par les entrepreneurs actuels. Tout d’abord, l’obstacle le plus important risque peu de vous surprendre : l’argent demeure le nerf de la guerre en affaires, que l’entreprise soit déjà bien sur ses rails ou qu’elle soit en train d’être créée. Le manque de temps ressort également comme un obstacle important, à la fois pour la création d’entreprise et la croissance des entreprises existantes. Ces difficultés sont d’ailleurs les plus fortement ressenties, au Québec tout comme dans le reste du Canada. Par contre, la complexité administrative, légale et fiscale caractérisant l’entrepreneuriat québécois et son système de soutien freine 26,6 % des démarcheurs québécois dans leur création/reprise d’entreprise (pour 16,9 % des démarcheurs du reste du Canada), tout comme 14,9 % des entrepreneurs du Québec dans leur volonté de croissance (pour 9,2 % des propriétaires d’entreprise du reste du Canada).
Une bonne nouvelle me semble toutefois bien présente en ce qui concerne les freins au dynamisme entrepreneurial québécois. En effet, le Québec peut agir sur la majorité des obstacles actuellement cités par les entrepreneurs, que ce soit par des actions de financement ou d’allègement de la lourdeur administrative et de la réglementation gouvernementale. Rendre moins complexe le processus de création et la croissance d’entreprise aurait d’ailleurs un impact simultané sur l’obstacle du temps. Ce temps, l’entrepreneur l’investira sans doute sur ce en quoi il excelle : cerner des opportunités d’affaires, développer son entreprise et créer de la richesse et de l’innovation!
Alors qu’à peine 18,5 % des démarcheurs en sont au moins à une seconde expérience de création/reprise d’entreprise au Québec (contre 28,8 % dans le reste du Canada), les propriétaires québécois d’entreprise sont plus nombreux à n’avoir toujours pas franchi le cap des trois premières années d’activité (33,6 %) que dans le reste du Canada (26,3 %). De plus, ils sont environ deux fois moins nombreux à posséder actuellement plus d’une entreprise (5,5 % des entrepreneurs au Québec pour 12,4 % des entrepreneurs du reste du Canada). Bref, l’inexpérience caractérise les démarcheurs et les entrepreneurs du Québec, fragilisant ainsi l’entrepreneuriat québécois. Pourquoi? Tout simplement, car les principaux intéressés admettent eux-mêmes que l’expérience personnelle demeure le principal pourvoyeur de compétences entrepreneuriales, et que d’autres études témoignent de la difficulté pour les nouvelles entreprises de franchir les fameux caps des trois et cinq premières années d’activité.
Ceci étant dit, arborons maintenant nos lunettes d’entrepreneurs pour offrir une autre lecture de la situation actuelle. Ces données démontrent clairement que des Québécois, non-entrepreneurs dans le passé, optent maintenant pour l’entrepreneuriat! Il s’agit véritablement d’une bonne nouvelle, qui doit toutefois être encadrée pour en demeurer une. Comment faire? Plusieurs bonnes pratiques existent déjà au Québec, notamment le mentorat pour entrepreneurs, le coaching, les consultants, le réseautage, etc. Les faire connaître davantage et en augmenter l’accessibilité demeure capitale, mais sans doute le Québec gagnerait également à innover au sein de ces mêmes pratiques, pour qu’elles répondent toujours davantage aux besoins des entrepreneurs actuels et en devenir. L’entrepreneur est notre client ultime, il m’apparaît donc prioritaire qu’il soit au cœur de l’amélioration des pratiques visant à les soutenir…
Le Québec a vécu une diminution de l’ambition de ses entrepreneurs actuels par rapport au reste du Canada cette année. Eux qui étaient, l’année passée, pratiquement aussi ambitieux en termes de croissance et d’innovation que ceux du reste du Canada, ils affichent cette année un recul plus important. D’ailleurs, la diminution de la volonté d’investir en innovation est deux fois plus importante au Québec.
Outre le manque de ressources financières et de temps comme freins Ă la croissance des entreprises, l’âge des entrepreneurs entrave aussi la croissance, alors qu’il jouait pour peu dans la crĂ©ation d’une entreprise, au QuĂ©bec comme dans le reste du Canada. Par contre, la lourdeur administrative (QC : 14,9 % ; RDC : 9,2 %) et le manque de ressources humaines/relève (QC : 14,1 %; RDC : 8,8 %) reprĂ©sentent des obstacles plus dĂ©noncĂ©s par les entrepreneurs du QuĂ©bec que chez nos voisins canadiens. Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part ces faits me rappellent que nos entrepreneurs vieillissent. D’ailleurs, la Fondation de l’entrepreneurship annonçait dernièrement une augmentation de la problĂ©matique de relève entrepreneuriale au QuĂ©bec Ă compter de 2015. Devant ces faits, l’urgence d’agir sur les freins Ă la croissance des entreprises m’apparaĂ®t bien rĂ©elle. Cette urgence est d’autant plus prĂ©sente en considĂ©rant que d’autres Ă©tudes ont dĂ©montrĂ© que la croissance seule ne suffirait pas Ă contrebalancer la problĂ©matique de relève entrepreneuriale au QuĂ©bec.
Les entrepreneurs actuels et en devenir du Québec ont parlé : ils nous ont clairement exposé les cartes permettant d’atténuer les obstacles à la création et à la croissance de leur entreprise. C’est leur jeu, dans lequel nous travaillons à ajouter quelques atouts, à nous de les incorporer intelligemment maintenant. Avec ces atouts en mains, ne croyez-vous pas que plusieurs d’entre eux seront tentés de miser davantage, que ce soit en termes de croissance, d’innovation ou de création d’autres entreprises?
Marie-Eve Proulx
Directrice, recherche et analyse
Centre de vigie et de recherche sur la culture entrepreneuriale, Fondation de l’entrepreneurship
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